Orca Iberica

POGO 10,50 Boulegan (ex Dranga)

Hervé, après avoir acquis mon Pogo 10.50, a entrepris de l’emmener, depuis Douarnenez, en Méditerranée. Il a rencontré les orques sur son chemin, à la sortie de La Corogne. Il nous raconte ici son aventure, merci à lui. Le bilan qu’il en fait intéressera sans nul doute ceux qui emprunteront cette route…

Enfin en congés, je prends finalement possession du bateau, acheté fin mai, et qui m’a sagement attendu à Port Rhu pendant 2 mois, sous la bienveillante surveillance d’Emmanuel, son ancien propriétaire.

Arrivé le 6 août à Douarnenez, je prends une dizaine de jours pour armer le bateau, faire tous les contrôles d’usage avant une longue route qui doit nous amener à Marseille. Bien sûr la situation avec les orques ne cesse de me travailler, mais mettre le bateau sur un camion pour rejoindre la Méditerranée me parait une honte et une absurdité.

Je décide donc de refaire les pleins en Galice, puis de partir loin au large pour rejoindre Gibraltar en évitant la zone des 150/200 milles où les orques sévissent. Dommage pour la partie croisière atlantique, mais les risques sont trop élevés.

Mon équipage (mon épouse, ma sœur et son ami) arrive le 10 août, et une fenêtre météo se dessine pour le 16. Nous sortons de Port Rhu le 15, et prenons la mer le 16, avec un doux temps breton.

10 nœuds de vent au près, idéal pour faire connaissance avec le bateau. Nous passons le Raz de Sein avec 20 nœuds de NW et 4 nœuds de courant. Pluie et brume pour l’ambiance, le marseillais que je suis n’en mène pas large. A peine le temps de s’imprégner qu’on est déjà au milieu du golfe de Gascogne, au largue sous solent/1 ris à plus de 10 nœuds de moyenne. Puis le vent faiblit et refuse graduellement, jusqu’à nous obliger à faire du moteur, puis du près dans la pétole. Nous arrivons au mouillage à Ares le 19, après un joli bord de spi.

Dans une communication téléphonique avec Emmanuel, je réalise que les orques peuvent remonter jusqu’en Galice, alors que je les croyais plus au sud. Je décide donc de rejoindre Camariñas pour faire les pleins et partir au large.

Le 20 août vers 20h00, à 5 milles au NW de Laxe (43°17’N, 009°03’W), route au SW, alors que nous naviguons au moteur, vent nul, grande longue houle d’W de 5m, nous entendons à la VHF un voilier qui signale au MRCC Finisterre une « interaction » avec des orques. Ce bateau de trouve 2 milles devant nous…

A cet instant, tous mes rêves, à peine réalisés, semblent subitement s’effriter. Nous mettons toutes nos affaires stratégiques dans un grab bag étanche. Le radeau et les gilets sont prêts. J’attends, je veille, je sais qu’ils vont venir. Et bien évidement, 15 minutes après, je les vois arriver, 2 jeunes, 5 à 6 m de long. Je prends les mesures dictées par les autorités : arrêter le moteur et laisser la barre libre dans l’axe, pilote en standby. Je rapporte la situation au MRCC Finisterre.

Cela va durer jusque vers minuit : 4 « interactions » successives.

La première dure environ 45 minutes. Ils vont directement aux safrans, calmement et résolument ; ils respirent tout près de la coque, s’éloignent parfois d’une dizaine de mètres, puis reviennent. Le bateau fait la toupie, des 360 dans tous les sens… Ils s’amusent bien. Je pense que le safran tribord est cassé très rapidement.

D’autres voiliers passant à proximité les distraient quelques minutes pendant lesquelles nous pensons être sauvés, mais ils reviennent à chaque fois sur nous.

La deuxième commence à être inquiétante : le safran tribord cassé ne les intéresse pas. Ils grignotent le safran bâbord jusque bien plus haut que le bas de la mèche : on entend le crissement de leurs dents dans la mousse époxy, les bouts qui flottent derrière. C’est là qu’ils commencent à taper dans la coque, je pense pour essayer d’en attraper encore un peu plus. Les chocs sont violents, le capot du coffre arrière, pas verrouillé, fait des bonds. Des craquements sinistres se font entendre de plus en plus forts. Le mât est ébranlé : j’ai peur de démâter, je blinde le pataras. Je pleure pour le bateau : quelle souffrance !

Ma femme panique, et me supplie de demander assistance. Un bateau se met en route depuis Camariñas pour nous prendre en remorque, Mais je ne suis pas très chaud pour un remorquage sur ce bateau léger avec 5m de houle.

Finalement les orques nous laissent tranquilles, bien avant l’arrivée du bateau d’assistance. Pas d’eau dans les cales, j’arrive à plus ou moins diriger le bateau mais la barre est dure. Je décide d’un commun accord avec le MRCC de rechercher l’abri le plus proche, et d’annuler le bateau d’assistance.

En route au moteur vers le port de Laxe, ils reviennent encore 2 fois. La dernière fois, n’en pouvant plus et n’ayant plus grand-chose à perdre, je décide de continuer à faire route : ils se lassent très vite. Parce que je fais route ou parce qu’il n’y a plus rien à manger, je ne sais pas.

Au mouillage à Laxe, mon épouse débarque pour aller à l’hôtel : trop de stress.

Le lendemain je décide de tenter le tout pour le tout, et de ramener le bateau dans un port équipé d’un travel lift : le plus proche est La Corogne. Le reste de l’équipage me suit.

J’appelle le MRCC, qui me prévient que 2 «interactions» sont en cours devant Laxe, toujours dans les fonds de 150 à 200m. Vers 10H00, nous y allons quand même, au moteur et sans utiliser le P/A, au ras des cailloux que la grande houle rend encore plus effrayants que les orques. L’estomac est noué, tous les sens sont en éveil, le cœur saute dans la poitrine au moindre petit splash le long de la coque.

Mon épouse nous rejoint à La Corogne. L’ambiance sur les pannes est à l’orque, entre ceux qui reviennent cassés et ceux qui n’osent plus sortir du port… Renseignements pris, nous repartons le lendemain pour la marina de Sada, qui semble mieux équipée, avec toutes les commodités à quelques minutes à pied. Très bon accueil : le bateau est sorti 2 jours après.

Bilan : safran tribord cassé et mèche tordue, safran bâbord mangé et mèche tordue. Les 2 paliers bas (roulements à aiguilles) sont cassés, la structure du coffre arrière est cassée/délaminée.

Le chantier Pogo étant en fermeture annuelle, et mon assurance ne montrant aucun signe de faire avancer les choses en Espagne, je me rends vite compte que le bateau ne sera jamais réparé à temps pour arriver à Marseille avant fin septembre. De plus je ne peux pas imaginer retourner chez les orques une fois le bateau réparé… Échec et désillusion ; je décide donc, toute honte bue toute, de le faire acheminer à Marseille par camion….(ce que j’aurais dû faire de Douarnenez)

Les dommages

 

Pour ceux qui sont toujours tentés, voici mes conclusions.

Que faire :

  1. Avant :

    • Les probabilités de se faire attaquer sont très importantes : quand ils sont dans une zone, ils rendent visite à tous les bateaux sur zone.
    • Avant de partir naviguer dans la zone qui va de Tarifa à Ferrol, bien se renseigner auprès de son assurance. Vu le prix que ces petites bêtes doivent leur coûter, il ne serait pas surprenant que quelques exclusions commencent à fleurir dans nos contrats.
    • On ne se renseigne jamais assez : la situation est bien plus sérieuse que ce que j’avais pu imaginer avant. Au-delà d’internet (GTOA), et Facebook (orca attack reporting), le MRCC Finisterre s’est montré très disponible et patient. C’est une bonne idée de les appeler avant d’arriver sur zone pour connaitre la position des «interactions» en cours ou récentes.
  2. Pendant :

Après avoir lu un prospectus à destination des touristes venant dans la région pour observer les cétacés, je me suis rendu compte que les consignes données par les autorités étaient exactement les mêmes pour les humains qui s’approchent des cétacés, et le contraire, comme le cas des «interactions». J’en ai déduit que ces consignes n’ont pour unique but que de protéger les mammifères marins, et pas du tout les bateaux.

Donc, ce qui semble aider  :

    • Faire marche arrière semble les déranger : comme ils ne peuvent pas manger les safrans en nageant en arrière, çà les oblige pour suivre les safrans à s’exposer à l’hélice. Mais pour que ça marche il faut que la mer le permette, et un bateau avec un seul safran et une barre à roue.
    • Certains utilisent des transpondeurs, mais je ne connais pas leur efficacité.
    • J’ai parlé avec certains bateaux qui ont trouvé des gros pétards qui fonctionnent sous l’eau.
    • Il y a aussi la solution de naviguer dans les petits fonds (20m et moins) et qui semble bien fonctionner, mais la côte s’y prête difficilement, surtout à la voile. Et puis il faut bien entrer et sortir de cette zone. Les bateaux sortant de Méditerranée pour les Antilles suivent la côte marocaine jusqu’au Cap Espartel avant de plonger vers le SW : ils préfèrent les pécheurs sans feux, les filets flottants et les garde-côtes aux orques !
    • En tous les cas, si c’était à refaire, je me renseignerais beaucoup plus sérieusement, je ne m’arrêterais surtout pas, et je serais équipé d’éléments dissuasifs.

Et maintenant …

Je mets le mot « interaction » entre guillemets car c’est le vocabulaire utilisé par les autorités. Et je suis assez d’accord que l’attitude des orques n’est pas agressive : seuls les safrans les intéressent. Ni le reste du bateau, ni les gens à bord. Dans notre cas ils ont pris leur temps : 2 fois 45 minutes et 2 fois 15 minutes. Pour le catamaran Black Pearl le 03 octobre au sud de Tarifa dans le DST, l’ «interaction» a duré 2 minutes : les 2 mèches, et c’est «plié».

Pour moi cela ressemble plus à un trouble comportemental, une habitude, plutôt qu’un jeu : ils avaient l’air plus besogneux que joueurs. Mais pour nous humains et plaisanciers, c’est difficile de ne pas employer le mot « attaque ». Pourquoi les voiliers ? Parce qu’ils sont lents, ils ont de petites hélices et de grands safrans en matériaux bien croustillants, une forme qui ressemble à celle de leurs congénères, mais surtout parce que les personnes à bord ne se défendent pas, bien au contraire. La cible idéale !

Ces animaux sont très puissants, intelligents, communiquent très bien entre différents groupes, et savent s’adapter. Leur nourriture se fait rare. En Galice ils mangent les dauphins et les baleines, ils ont décimé la population de requins blancs du cap de Bonne Espérance. C’est maintenant la même chose en Nouvelle Zélande. Que se passerait-il si un jour l’un d’entre eux gouttait un humain, par erreur, et trouvait ça pas mauvais ? Il irait de suite le raconter à ses copains…

Il faut vraiment que les autorités, soutenues et conseillées par les organisations de protection des mammifères marins, trouvent la solution pour protéger les plaisanciers. Seuls ceux qui ne les ont pas vécues trouvent ces « interactions » sympathiques. Les autres feront en sorte que cela ne se reproduise plus. Protéger les plaisanciers c’est protéger les orques.

 

Hervé (Boulegan)

 

Vidéos




0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire